Contextualisations, communication et cognition (partie 1)

Par: Axelle dans Sans Catégorie Posté: il y a 8 ans

 

CONTEXTUALISATIONS, COMMUNICATION ET COGNITION** (PARTIE 1)

"Jacques Miermont*

La notion de contexte mérite d’être étudiée tant du point de vue des théories de la communication, que du point de vue des théories de la cognition. Bien plus, les processus communicationnels et cognitifs semblent extrêmement interdépendants tant ce qui concerne la compréhension que la création de contextes.

Alors que G. Bateson envisage l’étude de la cognition dans celle de la communication (Communication, a Social Matrix of Psychiatry, trad. franç. : Communication et société), D. Sperber et D. Wilson inscrivent l’étude de la communication dans celle de la cognition (La pertinence).

Je proposerai l’hypothèse selon laquelle l’autonomie d’un organisme vivant et d’une organisation reliant plusieurs organismes surgit par la création de “boucles étranges” qui relient la communication et la cognition, c’est-à- dire de hiérarchies enchevêtrées entre contextes de présentation et contextes de représentation.
Il apparaîtra de plus que l’étude des contextes est intrinsèquement liée à la production et à la compréhension des signes normaux et pathologiques, dans leurs dimensions pragmatiques (effets concrets liés à leur usage), syntaxiques (agencements des signes) et sémantiques (sens et significations liées à leurs systèmes de référence).


CONTEXTE ET COMMUNICATION

 

Peut-on définir le contexte ?

 

S’il est un chercheur qui a insisté sur l’importance des effets contextuels dans la compréhension des signes normaux et pathologiques, voire de leurs transformations, c’est bien G. Bateson. Et pourtant, une définition explicite du contexte est absente dans son oeuvre. Il n’en parle que de manière allusive, par décalages successifs à partir d’exemples qui peuvent vite apparaître hétérogènes. Le contexte apparaît dans les prémisses de la communication, à partir d’un ensemble hiérarchisé de règles qui gouvernent la manière dont les messages doivent être construits ou interprétés, en fonction des niveaux d’apprentissage (G. Bateson, 1971). Il existe vraisemblablement des raisons à cette difficulté de cerner un tel concept : le terme de contexte fait référence à un “texte” qu’il faudrait également définir ; jusqu’où ce “texte” n’est-il pas déjà un contexte ? Si l’on reprend la définition du Petit Robert, on tombe sur deux acceptions :

 

-(1) ensemble du texte qui entoure une unité de langue (mot, phrase, fragment d’énoncé) et qui sélectionne son sens, sa valeur (... concordance)

 

-(2) ensemble des circonstances dans lesquelles s’insère un fait (situation, environnement, conjoncture). Une troisième acception peut être énoncée, en particulier si l’on considère les situations de psychopathologie clinique :

 

-(3) ensemble des informations verbales et non verbales qui connotent la prise de parole, le discours, tels qu’ils sont interprétés par les interlocuteurs d’une conversation, ou des observateurs plus ou moins extérieurs à une interaction. Cette troisième version pourrait être celle de la pragmatique des communications. Le contexte est alors envisagé comme “ce qui entoure la conversation”, la conversation étant un fait particulier, un ensemble d’actes de langage..Une quatrième définition s’ensuit :

 

-(4) systèmes de référence permettant de repérer la place de la conversation dans l’ensemble des faits, c’est-à-dire les interférences entre les faits généraux (normaux et pathologiques) et les actes conversationnels. Ce qui pose la question du statut du langage et de son usage dans la théorie générale des signes. Il existe là des différences d’appréciation selon les écoles de pragmatique. Alors que les théories batesoniennes (issues du courant “sémiotique” de C.S. Peirce) conjoignent les trois définitions dans une perspective aussi large et globale que possible (intégrant les apports de la théorie de l’évolution), la démarche ouverte par D. Sperber et D. Wilson (prolongeant le courant “sémiologique” de F. de Saussure), qui sera exposée plus loin, repose préférentiellement sur la troisième définition, exclusive des autres. Dans une perspective intégrative, F. Armengaud (1982, 1993) propose une “typologie quadripartite” des contextes en distinguant :

 

-le contexte circonstanciel, factuel, existentiel, référentiel : l’identité des interlocuteurs, leur environnement physique, le lieu et le temps où les propos sont tenus ;

 

-le contexte situationnel ou paradigmatique : l’environnement culturellement médiatisé, présentant plusieurs finalités, définissant un cadre socialement reconnu, et présentant un sens immanent partagé par les interlocuteurs d’une culture donnée : un spectacle, une transaction commerciale, un flirt, une cérémonie religieuse, un échange de blagues entre amis ;

 

-le contexte interactionnel : l’enchaînement des actes de langage entre interlocuteurs, produisant des effets pragmatiques en fonction de leurs formes : propositions, objections, interrogations, questions, réponses, rétractations, etc.

 

-le contexte présuppositionnel : les présupposés, croyances, valeurs, intentions, attentes des protagonistes. F. Armengaud souligne d’autre part que le contexte évolue en même temps que le discours. Chaque acte de langage modifie le contexte. Un propos exprimé réclame une réponse, qui elle-même redéfinit le contexte initial. De plus, le contexte prend rigueur et consistance en s’étayant sur l’organisation de mondes possibles. Trois remarques méritent d’être proposées :

 

-Le contexte précise à chaque instant le sens de la rencontre, sa forme et son contenu, alors-même que la rencontre modifie le contexte, dans un mouvement en spirale. En particulier, la signification d’un mot est non seulement défini par son sens lexical, sa position dans la phrase, la personnalité des locuteurs, les contextes de la rencontre ; réciproquement, ces divers contextes sont à chaque instant redéfinis par la manière dont chaque mot est effectivement prononcé.

 

-La rencontre effectuée actualise la réalisation d’un monde en fonction des univers potentiels, virtuels, fictifs, dont certains sont actualisables et d’autres non. Ce problème sera discuté ultérieurement, en référence à l’antique “Argument Dominateur” exposé plus loin.

 

-Certaines formes de rencontres ou de faits ne reposent pas nécessairement sur des conversations tout en étant très chargées sur un plan contextuel (événements sportifs, artistiques, religieux, etc.), tandis que d’autres aboutissent à des impasses relationnelles : la conversation peut tourner court, aboutir à des silences plus ou moins “éloquents”, à des malentendus, des qui pro quo, voire à des situations d’intimidation, de menace, de violence agie : les situations de guerre, les conflits familiaux ou sociaux, de même que les troubles psychopathologiques entrent en interférence avec des effets contextuels spécifiques. L’étude des contextes intéresse tout autant l’examen des situations courantes, habituelles ou “normales”, que l’étude des situations extrêmes, singulières ou pathologiques. L’intérêt de.l’oeuvre de G. Bateson réside en particulier dans les connexions qu’il a prospectées entre contextes normaux et contextes pathologiques. Notons dès à présent que dans les formes graves de pathologie mentale ou de troubles des comportements (schizophrénies, maltraitance, etc.), l’action thérapeutique consiste bien souvent à rétablir artificiellement des contextes de conversation habituelle ou courante, là où ils n’arrivent plus à advenir spontanément. Dans la perspective ouverte par G. Bateson, le contexte est la concaténation d’une série (finie ou infinie) de systèmes de référence, dont certains sont pragmatiques, effectifs ou poïétiques (ils participent à la réalisation, la concrétisation, l’émission du “texte”) et dont d’autres sont herméneutiques, cognitifs, sémantiques (ils participent à sa réception et à son interprétation, que celles-ci soient effectuées directement par les locuteurs, ou qu’elles le soient par des participants directs ou indirects). De nouvelles questions surgissent alors : jusqu’où le contexte est-il connu, ou connaissable explicitement, et par qui ? Existe-t-il un point de vue complètement objectif, qui clôt définitivement le sens, à savoir un contexte qui enveloppe tous les autres ? Dans la mesure où une conversation est un fait qui met en jeu des unités distinctives dont le sens est précisé par des configurations textuelles plus larges, la réalisation et l’interprétation de ce sens sont également dépendantes de situations extralinguistiques (ce qu’on appelle habituellement “comportements non verbaux”, ainsi que les contextes biologiques, culturels, familiaux, sociaux, historiques, etc.). Si l’on considère les faits de conversation, et les faits auxquels ils se rapportent, il importe, dans une situation clinique, d’envisager un point de vue très large de ce qui relève des contextes : non seulement les dimensions passées et actuelles auxquelles se réfèrent les faits présents, mais également les formes de relation qui peuvent être induites ou prescrites comme projets d’avenir. Le contexte n’est pas uniquement un donné à inférer d’une situation vécue, il peut également s’envisager comme mise en oeuvre d’organisations non encore advenues.

 

Les effets contextuels de la communication

 

La notion de contexte est “primaire et fondamentale” dans toute communication (G. Bateson). Elle est un des constituants de l’axiomatique de la théorie de la communication : ne pas communiquer revient à créer un contexte où l’on communique que l’on ne communique pas, fut-ce à l’insu de ceux qui ne reçoivent, ni cette communication, ni cette non communication. Pas d’information, pas de message, pas d’interaction qui ne trouve un sens indépendamment des contextes où ils sont émis et reçus : «Aucun message, ou élément de message — événement ou objet — n’a de signification d’aucune sorte si on le dépouille totalement, et de manière d’ailleurs inconcevable, de son contexte. Sans contexte, un événement, ou un objet, n’est même pas “aléatoire”.» (“Le message du renforcement, 1966, in : “Une unité sacrée”, p. 206). Si l’on admet que tout message, ou événement, n’existe qu’en fonction du contexte où il surgit, le contexte ainsi défini a lui-même un métacontexte, créant ainsi une suite infinie. Le contexte est structuré de manière hiérarchisée : le phonème ne prend sens que dans une unité sémantique, le monème. Le monème n’est compréhensible que dans un mot complet, qui lui-même ne prend sens que dans une phrase. Celle-ci n’aura pas la même signification selon le locuteur qui la prononce, l’auditeur ou l’auditoire qui l’entend, les attentes respectives de l’émetteur et du ou des récepteur (s), leur histoire personnelle, leurs systèmes d’appartenance, etc..La conception batesonienne du contexte n’est intelligible que dans une perspective élargie de la notion “d’esprit” et de “communication”. L’esprit, pour G. Bateson, est par exemple le système constitué d’un être vivant doué de processus mentaux établissant des circuits de communication au sein de son environnement. La communication est à la fois intrapersonnelle (cognition), interpersonnelle, sociétale (mass média). En ce sens, le contexte est à la fois interne et externe. Chez l’homme, le contexte n’est pas uniquement ce qui peut être inféré ou interprété à partir de ce qui est dit et montré intentionnellement par une personne ; il implique également la prise en compte des données de l’environnement immédiat et ce qui advient en arrière plan. Cette prise en compte repose sur une infinité de systèmes de référence, biologiques et culturels, reliant cet environnement et la personne en situation de communication. Le contexte est ainsi constitué d’une série de structures spatio-temporelles qui organisent l’histoire des hommes et de leurs interactions. Paradoxalement, plus ces structures spatio-temporelles sont primitives, et plus les aspects internes et externes de l’environnement sont indissociables. On peut même souligner que les processus inconscients, non locaux et atemporels, abolissent la distinction entre l’intérieur et l’extérieur. Pour G. Bateson, le contexte n’est pas seulement épistémologique, mais également écologique. On pourrait même affirmer que l’épistémologie est pour lui tributaire de l’écologie. Une épistémologie qui ne respecte pas l’harmonie écologique est pour G. Bateson une épistémologie incorrecte.

 

Sens et contexte

 

Selon ce point de vue élargi, la communication est le contexte de la cognition. Toujours selon G. Bateson (Mind and Nature (p. 24), le contexte est associé au “sens”, en sachant que ces deux termes sont difficiles à définir. “Sans contexte, les mots, les actes n’ont aucun sens. C’est vrai de la communication humaine par les mots, mais également de toute forme de communication, de tout processus mental, de tout esprit, y-compris celui qui dicte à l’anémone de mer de croître et qui dit à l’amibe comment elle doit continuer” (Mind and Nature, p. 24). Ce n’est pas pour rien que G. Bateson fait référence à des animaux parmi les plus primitifs. Reconnaître la longue filiation entre espèces fait partie du sens, à partir duquel il est possible de comprendre les homologies entre espèces, c’est-à-dire la morphogenèse, l’évolution des comportements, la complexification et la transformation des structures mentales. Parallèlement à ces homologies, on constate l’existence d’analogies fonctionnelles, qui font que certains organes appartenant à des filiations homologiques distinctes présentent des similarités de structure et de fonctionnement (cf. par exemple l’oeil des insectes, des vertébrés, voire même l’oculaire des appareils photos ou des caméras). C’est dire combien le sens relève d’une mise en perspective, où les formes qui présentent un sens se distinguent du fond de l’environnement actuel et historique, et de l’arrière fond de l’évolution des espèces et de la préhistoire. G. Bateson établit justement des correspondances et des analogies entre le contexte au niveau superficiel et partiellement conscient des relations personnelles et le contexte au niveau le plus archaïque, plus profond des processus d’embryogenèse et d’homologie (ibidem, p. 24). A partir du moment où la vie émerge du reste de l’univers, des configurations auto-organisées se différencient des formes minérales, en remaniant les relations entre chaos et cosmos. L’information surgit comme néguentropie (tendance à l’hétérogénéisation et à l’ordre), remontant apparemment à contre-courant la dérive entropique (tendance à l’homogénéisation et au désordre). Deux mouvements autoreproducteurs s’observent conjointement, reflets l’un.de l’autre : la multiplication des espèces, soumises à la sélection naturelle des phénotypes individuels par recombinaison aléatoire des génotypes ; la multiplication des formes d’esprit, qui génèrent aléatoirement des actions mentales et comportementales soumises au crible de l’expérience par les individus et les groupes qui les produisent. Ces deux mouvements auto-reproducteurs sont réalisés par deux grands types de dispositifs stochastiques. En distinguant ces deux grands types de dispositifs stochastiques, G. Bateson souligne la complémentarité des changements phylogénétiques et ontogénétiques. Chaque processus stochastique est composé d’un système de génération aléatoire (d’espèces et d’individus dans le processus évolutif, de paradigmes et d’hypothèses dans le processus cognitif), et d’un système de sélection ou de criblage (sélection naturelle dans le premier cas, sélection idéologique et épistémique dans le second). Ces deux contextes d’apprentissage sont étroitement reliés. Les penser séparés l’un de l’autre conduit à des impasses monodisciplinaires... Plus récemment, Gerald Edelman a conçu un modèle de passage entre processus biologiques et psychologiques qui complète la description précédente de la double sélection, en précisant deux formes somatiques de sélection cognitive par “reconnaissance” : immunologique et neurobiologique ; sur le plan de l’épigenèse du système nerveux, il propose une théorie dite de la “sélection des groupes neuronaux”, reposant sur trois principes de base :

 

-une sélection du répertoire primaire des groupes de neurones, neurodéveloppementale, topobiologique, liée à la position respective des cellules dans un processus dynamique d’interaction au cours de l’embryogenèse ; les configurations cellulaires s’organisent en fonction des événements précédents, des effets de voisinage, d’adhérence, de rapidité de reproduction, de migration, de durée de vie des cellules (op. cité, p. 100);

 

-une sélection du répertoire secondaire des circuits synaptiques (décrite également par Jean-Pierre Changeux comme “stabilisation sélective des synapses”), au-travers de l’expérience sensori-motrice, dont les comportements aboutissent à l’affaiblissement ou au renforcement de multiples populations de synapses ;

 

-l’organisation en cartes massivement parallèles des divers groupes neuronaux, à la fois différenciées et corrélées par des réentrées synchronisant l’effet de multiples stimuli, et aboutissant à la catégorisation perceptive. Alors que la catégorisation perceptive traite des signaux provenant de l’extérieur de manière non consciente (ibidem p. 192), la catégorisation conceptuelle serait une catégorisation des activités internes au cerveau, c’est-à-dire des activités de diverses parties des cartographies globales, produisant des cartes de cartes. A ces niveaux épigénétiques d’organisation biologique de la cognition, celle-ci ne procéderait pas par instructions transmises au travers de messages codés, mais par modifications qui surviennent au sein de systèmes de sélection (ibidem, p. 115). Cette affirmation pourrait être discutée et nuancée. Les instructions et les modifications n’opèrent sur les mêmes plans. Les modifications sont sous la dépendance d’instructions différentielles de production et de reproduction des entités (organisations macromoléculaires, cellulaires, tissulaires, dont l’assemblage dépend du code génétique) soumises après-coup à la sélection. Les instructions ne reposent pas sur des connaissances directes du monde, mais procèdent de manière indirecte : elles portent sur les critères de fabrication des formes organisées, qui influencent leur.rapidité de reproduction, leur durée de vie, leur aptitude combinatoire. Les formes neuronales sont validées de manière différentielle en fonction de leur degré de viabilité dans leurs contextes d’existence. Alors-même que G. Edelman cherche à réfuter les modèles computationnels du traitement de l’information (ibidem, p. 297), il devient difficile d’expliquer de quelle manière il est possible de simuler la théorie de la sélection des groupes neuronaux à l’aide de supercalculateurs, et a fortiori de la justifier (ibidem, p. 121). Les instructions ne portent pas sur les informations qui résultent directement de l’interaction avec l’environnement, mais sur les procédures différentielles de reproduction des formes neuronales de reconnaissance. Quoi qu’il en soit, une telle perspective permet de considérer que les contextes de la cognition impliquent de manière conjointe des communications entre l’organisme et son environnement et des communications internes à l’organisme. On pourrait même généraliser cette proposition aux unités familiales et sociales. Les processus cognitifs relèveraient ainsi d’une intériorisation progressive de communications entre organisations (cellules, organes, organismes, unités groupales supra-individuelles) qui reconnaissent un soi propre distinct du “monde” extérieur. L’autonomie de telles unités reposerait en fait sur une double reconnaissance : une reconnaissance interne, auto-constituante, et une reconnaissance externe du monde extérieur ainsi (re)défini. L’ajustement de ces deux formes de reconnaissance fait l’objet de confrontations plus ou moins conflictuelles : elles nécessitent l’advenue d’un répertoire de connaissances communes, des règles de procédure (instructions) permettant le partage et la reproduction de ce répertoire, et la capacité à modéliser ou simuler réciproquement les états cognitifs singuliers de chaque organisation, relatifs à leur position et leur situation dans la dynamique de l’échange. Il est à noter que l’instruction et la sélection n’opèrent pas au même niveau d’organisation : ceci vaut pour l’éducation : être instruit ne signifie pas ipso-facto que l’on se “débrouillera” dans la vie ; mais l’absence complète d’instruction risque fort de jouer des tours pendables à celui qui pense pouvoir s’en passer. De même, si les recettes de cuisine ne préjugent pas de la réussite d’un plat, une cuisine sans recettes a peu de chances d’être reproductible ni d’être viable bien longtemps. Instructions et sélections réclament l’existence de plusieurs niveaux d’apprentissage.

 

Contextes et niveaux d’apprentissage

 

Les contextes ne s’élaborent et ne se repèrent qu’au travers de multiples processus d’apprentissage. Les dispositifs d’acquisition et d’apprentissage des organismes sont eux-mêmes le produit d’acquisitions phylogénétiques, véritables mémoires de l’évolution des espèces dont les organismes disposent comme préprogrammes innés. Il existe des interférences entre les variations phénotypiques des organismes et les variations génotypiques. L’adaptation somatique crée un contexte favorable au changement génétique : haleter quand on arrive en haute altitude, apprendre à ne pas le faire quand on reste longtemps en haute montagne (G.Bateson, La nature et la pensée, p. 190).

 

Pour G. Bateson, le modèle triadique du behaviorisme (stimulus/réponse/renforcement) est un artefact de laboratoire : un tel “modèle”, qui définit la forme, n’a pas de contenu particulier. Le “contexte” est lui-même labile, puisque l’on peut imaginer un “contexte” à tout événement. G. Bateson se démarque ainsi des modèles behavioristes, à partir du moment où il conçoit que l’organisme puisse rechercher des renforcements négatifs dans ses contextes d’apprentissage, tout particulièrement lorsqu’il n’est pas sûr des modèles de contingence dans une situation donnée (Une unité sacrée, p. 208). De telles acquisitions impliquent une sophistication des communications internes, c’est-à-dire des activités mentales, et des.communications interpersonnelles, par l’accompagnement des expériences par les parents et les maîtres.

 

Le dressage du marsouin a servi à G. Bateson de paradigme de la théorie du deutero-apprentissage (apprentissage d’apprentissage, Ecologie de l’esprit, p. 48). Le marsouin se trouve impliqué dans une forte dépendance affective à son dresseur, qui semble lui demander des comportements contradictoires. Récompensé par le don d’un poisson lorsqu’il accomplit une acrobatie, le marsouin semble ne plus comprendre ce que lui demande son dresseur lorsque la récompense n’est plus là. Il change alors de figure acrobatique, qui, là encore, sera suivie d’une récompense et d’une absence de récompense. Au bout d’un certain temps, le marsouin devient confus. Il sortira de cette confusion par une véritable création, qui consiste à réaliser un véritable ballet composé des différentes composantes des acrobaties précédentes. Comment s’y prend le marsouin pour briser la séquence des apprentissages partiels, pour l’élargir à la classe de tous les épisodes, pour faire référence à son “soi” et celui du dresseur, et faire ainsi l’apprentissage du contexte des contextes ? Il est nécessaire de postuler que le marsouin a les moyens internes qui lui permettent de supporter la confusion, de s’abstraire de l’expérience des séquences locales conflictuelles, et d’élaborer une solution globale de composition des séquences locales. Il est également nécessaire de considérer la nature même de la communication entre le marsouin et son dresseur, où ce dernier, au bout de compte, se révèle particulièrement heureux de la créativité de son “élève”.

 

L’apprentissage apparaît dans un contexte qui possède des propriétés formelles spécifiques. Il n’est pas le même selon que les traits formels d’une séquence reposent sur l’évitement (le baton), ou sur la récompense (la carotte). Le résultat apparaîtra identique, alors que les contextes d’apprentissage seront opposés. L’aptitude à gérer des conflits entre contextes et métacontextes varie beaucoup d’un organisme à un autre. L’organisme est confronté à un dilemme : soit il a tort dans le contexte restreint, soit il a raison dans ce même contexte, mais à tort ou d’une manière fallacieuse dans un contexte plus large. Pour qu’un deutero-apprentissage soit validé dans un contexte plus large, ou métacontexte, lui même situé dans une série ouverte à l’infini, encore faut-il que l’environnement se prête à une telle validation. Il est également nécessaire que l’organisme ait la capacité d’apprendre à apprendre lorsque plusieurs contextes contraignants sont appréhendés comme incompatibles les uns avec les autres. Lorsque cette aptitude fait défaut, l’organisme cherche, le plus souvent à son insu, à se projeter dans des organisations susceptibles de pallier de l’extérieur cette défaillance de sens. On peut noter qu’en thérapie familiale, un changement notable intervient quand les contextes d’apprentissage, initialement fondés sur des processus préférentiellement aversifs, évoluent vers des formes de confirmation des attitudes, des initiatives et des réalisations de projets fondées sur la récompense, l’apaisement des émotions lors des situations conflictuelles, la reconnaissance positive des efforts accomplis.

 

“Les contextes ne sont pas isolables”

 

“En renonçant au postulat que les contextes sont toujours conceptuellement isolables, j’ai par là même introduit l’idée d’un univers plus unifié — et, en ce sens, plus mystique — que l’univers conventionnel du matérialisme amoral. Pouvons-nous donc, à partir de cette position nouvelle, espérer que la science répondra un jour aux questions morales et esthétiques ?” (VEE, T. 2, p. 88). Cybernéticien de la première heure, G. Bateson a très tôt mis en cause les dérives sectionnantes de ce que l’on a appelé la première cybernétique, en critiquant les concepts de.contrôle et de pouvoir. Lorsque nous concevons le “contrôle” comme le pouvoir de modifier la nature du “soi” et ses relations avec autrui, nous risquons de participer à la destruction et à la laideur. Dans une relation entre deux personnes, le contrôle exercé par chacune sur l’autre est extrêmement limité, de même que le contrôle sur ce qui peut arriver dans cette interaction. Chacune n’est qu’une partie de l’unité ainsi créée, dont les effets sur celle-ci restent extrêmement circonscrits. Au-dessus de deux personnes, les formes de contrôle sont encore plus limitées, même si se mettent en place des coalitions (deux contre un, etc.) susceptibles d’être interprétés en termes de “jeux” stratégiques à somme nulle ou non nulle. Mais il existe ici un paradoxe de taille :

 

-G. Bateson précise d’une part (VEE, T.2, p. 93) que l’énonciation ou l’acte ne sont pas à considérer comme des variables dépendantes, tandis que le contexte serait la variable indépendante ou déterminante. L’action ou l’énoncé sont des parties du sous-système écologique appelé contexte, et non le produit ou le résultat de ce qui reste du contexte, une fois que l’élément “action” ou “énoncé” a été retiré.

 

-G. Bateson parle d’autre part du “rail infini des contextes” (p. 89), où une contradiction entre le tout et la partie relève d’une contradiction dans les “types logiques”. “Le tout est toujours en métarelation avec ses parties. De même qu’en logique la proposition ne peut jamais déterminer la métaproposition, de même, dans le domaine du contrôle, le contexte ne peut déterminer le métacontexte.” Si l’on suit ce raisonnement, soit notre action portera sur une partie très limitée et non déterminante du “soi” ou de la relation ; elle sera alors pratiquement inefficace. Soit elle cherchera à influencer le métacontexte ; et, portant sur le tout, elle risque alors de précipiter la dégradation d’équilibres subtils, produisant des abus de pouvoir. On suggérera qu’il existe ici des contraintes cognitives propres à chaque organisme ou à chaque organisation considéré(e). Comment s’y prend un organisme pour passer outre les conflits entre contexte et métacontexte, et choisir la solution innovante la plus pertinente face à une situation inusitée? Entre le double bind schizophrénique, qui apparaît comme une situation sans issue face à tous les contextes actuellement disponibles dans une société donnée, et le deutero-apprentissage fructueux, qui possède les aptitudes à créer un nouveau contexte acceptable, il existe une différence qui tient aux “défaillances” cognitives et communicationnelles du patient “schizophrène”, et à ses contextes habituels d’apprentissage (sa famille, et l’organisation des soignants). Comme le souligne excellemment G. Bateson, le schizophrène vit l’organisation soignante qui s’occupe de lui comme hostile. Il met un point d’honneur à ne pas répondre de manière perçue par les thérapeutes comme appropriée. Chercher à plaire à quelqu’un que le schizophrène n’aime pas peut être vécu par lui comme particulièrement honteux. “Imaginez la douleur intense du malade mental que l’un des membres du personnel d’un grand hôpital traite momentanément comme un être humain!” (VEE, T2, p. 68). On peut considérer que de telles situations nous confrontent à “la destruction et la laideur” stigmatisées par G. Bateson comme abus de pouvoir ! La thérapie familiale cherche, dans de telles situations, à développer des relations sociales nouvelles entre le malade, la famille et les réseaux soignants ; il s’agit moins de vouloir “changer le système de l’intérieur” que de tenter de promouvoir ensemble de nouvelles modalités contextuelles. Les contextes de la conversation.Lorsque deux ou plusieurs personnes entrent en contact et se mettent à discuter, la nature de leur conversation est mise en perspective par la superposition de multiples plans et arrière-plans contextuels :

 

1. Effets cosmologiques, atmosphériques et climatiques

 

Certaines variables cosmologiques et atmosphériques jouent un rôle d’autant plus évident qu’elles sont intégrées et comme allant de soi dans la vie de tous les jours, et dans ce qui constitue la “réalité”. L’alternance des jours et des nuits synchronise les rythmes spontanés de sommeil et d’éveil. Certaines personnes sont plus “en forme” le matin ou le soir. Les saisons influent sur notre humeur, au point que le passage d’une saison à une autre est susceptible de déclencher une décompensation maniaque ou mélancolique chez une personne prédisposée. Le taux d’ensoleillement a également une incidence sur le taux des dépressions et des suicides. Discuter du temps qu’il fait est une manière fréquente d’établir le contact, de singulariser dans l’espace et dans le temps la forme que prend la conversation entre deux ou plusieurs personnes. Parler de la pluie ou du beau temps revient en fait à créer le contexte le plus ouvert et le plus large possible, le moins impliquant concernant les systèmes d’appartenance les plus personnalisés, le plus branché sur l’ici et maintenant : ce qui est une façon de préciser les circonstances atmosphériques du lieu planétaire de la conversation dans l’instant-même où elle advient. Apparemment très général et banal quant au contenu de l’échange, une telle connotation particularise notre appartenance à la planète terre, en la situant comme système de référence partagé dans son unicité et son irréversibilité.

 

2. Effets de lieu

 

Le lieu de l’échange participe fortement à l’établissement du sens de la conversation ; il peut être privé ou public, ouvert ou fermé, congruent ou non avec la nature des propos échangés ; l’architecture est plus ou moins chargée d’histoire, signant le cadre (institution sociale, maison familiale, édifice public, etc.), favorisant la convivialité ou présentant au contraire un aspect rebutant ; on ne parle pas de la même manière selon que l’on reste debout ou que l’on prend le temps de s’asseoir à la terrasse d’un café ; le bâtiment, la salle, le mobilier spécifient également le cadre de l’interaction ; dans une situation clinique la tonalité de l’échange sera par exemple diversement modulée selon que l’on se trouve dans le bureau médical d’un service hospitalier, d’un dispensaire, ou d’une salle de psychothérapie, etc.

 

3. Effets de temps

 

Le temps s’organise en une série d’échelles (métrées ou non) permettant de distinguer le passé, le présent et l’avenir. Un événement, une conversation adviennent dans le présent, se mémorisent comme faits passés, s’anticipent comme faits à venir. Donner de ses nouvelles revient à réactualiser un passé récent ou plus ancien, en fonction de l’interlocuteur rencontré dans le présent. Le déploiement de la rencontre définit une unité de temps, qui produit une asymétrie entre un “avant” et un “après”. Une telle unité s’inscrit sur une série d’échelles dont certaines présentent un caractère cyclique (les cycles de vie individuels, familiaux, sociaux) et d’autres un caractère irréversible (l’asymétrie du passé et du futur, considérés en référence au temps présent, qui “s’écoule” ou se “déroule” à chaque instant. Le temps permet de construire la causalité (relation obligée entre un antécédent et un conséquent), la conditionnalité (si A, alors C), et des propositions contrefactuelles (si A, alors non X) — pour un examen des paradoxes de la temporalité, cf. plus loin “l’aporie de l’argument dominateur”.

 

4. Effets de forme

 

La conversation présente un caractère formel ou informel. Une conversation est formalisée lorsque les partenaires s’identifient fortement à des rôles et des statuts sociaux (parentaux,.professionnels, etc.). Elle présente un caractère informel lorsque les partenaires arrivent à quitter ces formes protocolaires, et jouer sur des interactions plus imprévisibles et spontanées. Les partenaires de l’échange viennent avec leur histoire, avec certaines attentes, avec des formes de motivation et de résistance variées. Le contact ne s’établit que si chaque participant cherche à se faire comprendre, arrive à préciser ses intentions, accepte explicitement ou implicitement la raison d’être de la rencontre quelle que soit l’intensité des aspects formels et informels de celle-ci.

 

5. Effets de position : présentations, représentations et délégations

 

Les personnes qui se parlent ne sont pas toujours les seules impliquées dans l’échange ; avant de d’accéder à la représentation mentale d’autrui, encore faut-il que les présentations soient faites : le plus souvent par un tiers, parfois sous forme d’autoprésentation, lors de rencontres très formalisées (par exemple professionnelles) ou au contraire très informelles (drague). Lors d’une conversation, certains témoins présents peuvent fonctionner comme chambres d’écho, ou caisses de résonance. Ils peuvent même influencer par leur écoute la teneur de l’échange, sa nature, voire “tirer les ficelles”. Lors d’une rencontre amoureuse, ils fonctionnent comme “témoins” de la réalité du couple, lorsque celui-ci s’affiche publiquement, voire s’officialise. Le sujet de la conversation porte parfois sur des personnes absentes, celles-ci pouvant même avoir initié la raison même de la rencontre, et avoir envoyé les protagonistes en délégation. C’est dire que les représentations mentales des participants sont mises en perspective par les effets de présentation et de représentation qui les positionnent dans des systèmes plus vastes.

 

6. Effets de métacommunications et paracommunications

 

Les partenaires d’une conversation ne se contentent pas d’émettre et de recevoir des messages (aspect “indice” de la communication). Ils émettent et reçoivent des informations sur ces messages, dont certaines ont une influence directe sur ceux-ci (aspect “ordre” de la métacommunication), et d’autres une valeur plus incidente ou incertaine (aspect neutre de la paracommunication). L’influence métacommunicative ou paracommunicative est volontaire ou involontaire, consciente ou inconsciente. L’apparence physique, l’habillement, la tenue révèlent en partie l’état d’esprit, le style de vie, certains aspects de la personnalité, les références culturelles, les appartenances groupales.

 

7. Effets de connaissances et de reconnaissances interpersonnelles, intentionnelles et

 

interactionnelles

 

La personnalité des interlocuteurs produit des incidences particulièrement complexes quant à la nature de la conversation. Elle détermine en partie le cours de l’échange, le style de l’interaction, voire ses prolongements éventuels. Mais elle peut être également modifiée par des effets de systèmes émergeant de l’interaction, et conduire à des événements qui ont valeur d’histoires susceptibles d’être rapportées à des tiers. En tant que fait, la conversation entre deux ou plusieurs personnes peut de plus avoir des incidences sur leurs systèmes relationnels non immédiatement présents. Ce qui revient à distinguer les contextes immédiats et les contextes médiats, éventuellement influencés, voire transformés par les premiers. Enfin, la conversation repose sur la mise en oeuvre d’inférences que chacun fait des intentions d’autrui, et sur les implications et les finalités-mêmes de la rencontre : ce qui conduit à reconnaître les dimensions affectives et cognitives des contextes de la communication.

 

CONTEXTE ET COGNITION

 

On constate ici la grande distance qui existe entre la définition batesonienne du contexte, et la définition de D. Sperber et D. Wilson qui s’inscrit dans le cadre de la psychologie cognitive..Chez ces derniers, la cognition est le contexte de la communication. Le contexte est limité à la compréhension des énoncés verbaux et des expressions non verbales. Ils soulignent à juste titre la distorsion qui surgit lorsque l’on prend pour modèle la communication linguistique, alors même que de nombreuses formes de communication humaine, y-compris verbales, ne relèvent pas d’énoncés structurés sur le mode signifiant / signifié (p. 89). Il existerait ainsi un continuum entre les communications très précises (digitalisées) du langage doublement articulé, et les communications vagues ou floues (analogiques, iconiques, holographiques) permises par les formes non verbales de communications.

 

Toujours selon ces auteurs, la thèse d’un “savoir mutuel” partagé entre les partenaires d’un échange n’est pas psychologiquement plausible. “Certes, dans l’élaboration de leurs représentations du monde, les humains sont limités par les capacités cognitives propres à l’espèce. Certes, tous les membres d’un groupe culturel partagent un certain nombre d’expériences, d’enseignements et d’attitudes. Mais, au-delà de ce cadre commun, chaque individu tend à développer un savoir qui lui est propre” (pp. 31-32). Bien que très juste, cette remarque risque simplement, dans son souci apparent de rigueur, de fermer les portes à ce qui, dans le contexte, n’est pas psychiquement représentable ou inférable :

 

- certaines informations sont infra-représentationnelles, ou sub-symboliques ;

 

- d’autres s’organisent en unités d’esprit sémantique : le couple, la famille, l’organisation sociale, la nation, etc.

 

La communication n’est pas réductible aux aptitudes mentales individuelles de chaque protagoniste, si l’on considère que l’esprit procède d’un effet de multiples systèmes interpersonnels, où les outils, les produits techniques, les organisations artificielles ont des incidences contextuelles prégnantes dans sa constitution. Le lieu de l’échange, les incidences éventuellement inconnues des partenaires de la communication, le “public” présent ou en coulisse, les systèmes d’appartenance, l’horizon épistémique lié à la phylogenèse et l’évolution culturelle font également partie du contexte des contextes. Un couple qui n’arrive pas ou qui n’arrive plus à produire un savoir commun aboutit habituellement en thérapie. L’intérêt de la thèse de D. Sperber et D. Wilson tient au fait qu’il est fructueux d’explorer les stratégies cognitives des partenaires d’une interaction en clinique ; pour donner un exemple, la thérapie familiale ne saurait se cantonner à une pure analyse des relations, sans tenir compte des personnalités singulières qui s’expriment au travers de celles-ci. Mais l’horizon psychologique de la personne n’est pas le seul qui permette d’appréhender la complexité de l’esprit. Le fait d’échanger dans une interaction dyadique ou dans une interaction multiadique produit des effets contextuels très différents. Le cas des interactions schizophréniques est exemplaire à cet égard.

 

D. Sperber et D. Wilson proposent d’appeler “comportement ostensif”, ou “ostension” un comportement qui rend manifeste une intention de rendre quelque chose manifeste (p. 80-81). Ces termes sont très voisins du concept de métacommunication proposé il y a plus de trente ans par G. Bateson. De même, ils proposent de distinguer :

 

- l’intention informative, qui consiste à informer un destinataire

 

- l’intention communicative, qui consiste à informer de cette intention informative..“Communiquer par ostension c’est produire un certain stimulus afin de faire se réaliser une intention informative avec, en outre, l’intention communicative de rendre mutuellement manifeste au destinataire et au communicateur que le communicateur a cette intention manifeste”.

 

“Informer” est ici compris comme “transmettre un message intelligible verbalement”. Cette formulation est assez proche de la distinction communication (“intention informative”) / métacommunication (“intention communicative”), et crée certains problèmes méthodologiques. Dire : “Il fait beau aujourd’hui” ne cherche pas principalement à informer du beau temps, mais de l’intention d’établir un contact anodin, qui établit une déixis sur ce “petit coin” de la planète terre où l’échange est en train d’advenir. Il est curieux de constater le chassé-croisé qui fait que, dans certains courants cognitivistes, la métacommunication soit synonyme de “communication”, tandis que la représentation psychique devienne “métareprésentation”.

 

Le contexte est défini par D. Sperber et D. Wilson comme l’ensemble des prémisses utilisées pour l’interprétation d’un énoncé ; un contexte est une construction psychologique, un sous-ensemble d’hypothèses de l’auditeur sur le monde. “Bien entendu, ce sont ces hypothèses, et non l’état réel du monde, qui affectent l’interprétation d’un énoncé” (p. 31). Encore faut-il préciser ce qu’est une hypothèse : une pensée, c’est-à-dire une représentation conceptuelle (par opposition à des représentations sensorielles ou des états émotionnels) qui est traitée par un individu comme une représentation du monde réel (p. 12). Je nuancerais de la manière suivante : une hypothèse est une représentation conceptuelle potentiellement adéquate à l’appréhension du monde réel.

 

“Le contexte est à la fois l’ingrédient le plus essentiel à toute communication pleinement intentionnelle et la seule caractéristique qui distingue ce type de communication de la transmission de simples énoncés” (U. Frith, p. 295).

 

Pour D. Sperber et D. Wilson, “le rôle du contexte n’est pas simplement de filtrer les interprétations inadéquates : le contexte fournit les prémisses sans lesquelles les implicitations ne peuvent tout simplement pas être inférées.” (p. 62). “Les humains ne communiquent pas en codant et en décodant des pensées. Le modèle inférentiel (...) donne une description de la communication qui semble intuitivement correct” (p. 55). Comme j’essaierai de le montrer, ce point de vue mérite d’être discuté en clinique. De nombreux malentendus surgissent dans les interactions, qui révèlent l’importance des contextes biologiques et culturels qui orientent et précisent le sens des mots et des gestes, et qui fonctionnent comme systèmes de code inintelligibles pour ceux qui n’en possèdent pas les clefs.

 

Pour qu’une information soit pertinente, il faut qu’elle ait des effets contextuels (p. 182). Il existe plusieurs types d’effets contextuels (p. 181) :

 

- les implications

 

- les contradictions

 

- les renforcements contextuels

 

La notion d’effet contextuel permet de décrire le processus de compréhension verbale.

 

L’effet contextuel

 

L’effet contextuel est pour D. Sperber et D. Wilson le rôle de la déduction dans ce qu’ils appellent l’inférence non démonstrative, à savoir la compréhension par l’élaboration et la comparaison d’hypothèses. Elle est dite “non démonstrative” en ce que la communication de.ses effets peut échouer, même dans les circonstances les plus favorables : “En effet, le destinataire ne peut ni décoder ni déduire l’intention informative du communicateur. Le mieux que le communicateur puisse faire, c’est de former une hypothèse à partir des indices fournis par le comportement ostensif du communicateur. Une telle hypothèse n’est jamais certaine ; elle peut être confirmée, mais elle ne peut être démontrée” (p. 103). La compréhension inférentielle relèverait d’un processus global, mettant en oeuvre l’ensemble des informations conceptuelles dont dispose le destinataire, au travers de sa mémoire conceptuelle. Pourtant, ces auteurs cherchent à réhabiliter le rôle de la déduction dans la mise en oeuvre d’inférences non démonstratives, alors même qu’il a été sérieusement contesté par plusieurs courants de pragmatique de la communication. La déduction aurait pour fonction de repérer la présence ou l’absence de contradictions entre une hypothèse et ses conséquences, ou entre plusieurs hypothèses. Bien plus, elle permettrait de faire l’économie des hypothèses peu consistantes, c’est-à-dire dont les prémisses aboutissent à des conclusions non congruentes avec une meilleure représentation conceptuelle du monde (p. 158). La déduction porterait sur l’union d’informations nouvelles P et d’informations anciennes C. La contextualisation de P dans C permet d’aboutir à l’élaboration de concepts nouveaux, en modifiant et en améliorant le contexte ; l’implication contextuelle nécessite une interaction entre les informations nouvelles et anciennes, selon un processus qui n’est pas uniquement analytique, comme dans la déduction pure, mais aussi synthétique ; dans la mesure où une implication synthétique ne saurait impliquer logiquement aucune de ses prémisses (p. 172), elle ne peut être déduite de celles-ci prises isolément ; et dans la mesure où la déduction, telle que l’entendent D. Sperber et D. Wilson, tend à renforcer, à affaiblir une hypothèse, ou à lui donner une force équivalente à une autre hypothèse, il serait plus juste de considérer que cette pondération relève davantage d’un processus analogique que d’une évaluation déductive en tout ou rien.

 

L’implication synthétique d’informations nouvelles et anciennes peut ainsi conduire :

 

- soit à confirmer les hypothèses anciennes du fait de la congruence des hypothèses nouvelles avec celles-ci ;

 

- soit à affaiblir les hypothèses anciennes, voire à les abandonner, lorsque les hypothèses nouvelles sont contradictoires avec les précédentes et qu’elles proposent un cadre de référence nécessaire et suffisant pour rendre compte des informations perçues et conçues.

 

 

- soit à constater que la contradiction entre hypothèses nouvelles et anciennes ne peut être levée, du fait de leur force égale ; ce qui conduit, soit à rechercher des hypothèses supplémentaires, en élaguant les hypothèses incorrectes, soit à abandonner le recours à toutes les nouvelles hypothèses. Dans ce dernier cas, il ne se produit pas d’effet contextuel. Dans ce qui suit, je souhaite montrer que le recours au raisonnement déductif est certes utile, mais aussi qu’il est insuffisant pour rendre compte des inférences contextuelles, et qu’il est souvent mis en défaut, particulièrement lorsque la contradiction entre hypothèses de “force” équivalente ne peut être levée.

Deuxième partie